Les Lettres qui ne sont jamais arrivées

Les Lettres qui ne sont jamais arrivées

Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Philippe Poncet

Les lettres qui ne sont jamais arrivées est une victoire de l’esprit et de l’espoir, de la parole, des mots, de l’humour, de la mémoire : mémoire du quartier, de la maison où l’on a vécu, mémoire de la famille, souvenirs des cailloux lancés au passage du tramway et de Tarzan sur la plage, mémoire d’un trottoir ensoleillé, de l’enfance, mémoire de l’homme, de tous les hommes. Mais Les lettres qui ne sont jamais arrivées est surtout le roman d’un engagement – engagement pour la vie – qui ne peut laisser indifférent.

À propos

Le facteur imaginaire

Nées de son enfance et de ses souvenirs de geôle, «les Lettres qui ne sont jamais arrivées» de Mauricio Rosencof

Une lettre de sa fille, Alejandra, a déclenché la mémoire. Ces nouvelles d’une gamine alors âgée de 9 ans, dont de larges extraits avaient pourtant été biffés par la censure, ont même fait exploser les souvenirs. A l’époque, Mauricio Rosencof, écrivain, militant révolutionnaire et l’un des fondateurs du Mouvement de libération nationale-Tupamaros (MLN-T, guérilla d’extrême gauche), croupissait dans le cul de basse-fosse où l’avait jeté la dictature militaire en Uruguay. Durant ses treize années de détention, entre 1972 et 1985, il n’eut droit qu’à peu de correspondance, mais «ce courrier de ma fille a eu pour moi la saveur de la madeleine de Proust, sourit-il en scrutant son interlocuteur d’un regard espiègle. Proust a fait un roman de sa madeleine, j’ai tiré mes Lettres qui ne sont jamais arrivées de ces mots d’enfant». (1)

Sans papier ni stylo, matériel prohibé au cachot, Rosencof réécrit dans sa tête les scènes de sa plus tendre enfance. «Parce que, dans les situations limites, on pense toujours à son enfance et que la littérature est un acte de liberté, souligne-t-il. D’ailleurs, en Uruguay, il n’y a pas un seul prisonnier qui n’ait laissé un poème, un écrit, un texte, une chanson. Sans connaître les lois de la thérapie, les détenus de la dictature ont tous entrepris une catharsis intuitive par l’écriture.» Mauricio se remémore surtout les jours où ses parents, juifs polonais originaires de Lublin (Pologne orientale) venus s’installer en 1932 sur les rives du Río de la Plata, recevaient leurs lettres d’Europe.

Réunie le dimanche autour de la table de cuisine, la famille écoutait alors el viejo («le vieux», surnom affectueusement utilisé en Amérique latine pour désigner le père) lire à haute voix les nouvelles envoyées par Inès, la grand-mère restée en Pologne. Elle leur racontait que la nourriture venait à manquer dans le ghetto, que l’Espagne était dévastée par une sanglante guerre civile, tandis qu’un autre conflit se profilait dans un inquiétant avenir.

Barbarie. Un jour, le facteur ne s’est plus arrêté chez Isaac, Rosa, Léon (le frère bien-aimé) et Moische (Mauricio). Alors, el viejo, quand il sort de son atelier de tailleur, relit les dernières lettres. Dans l’obscurité de sa geôle, Mauricio Rosencof imagine les suivantes. Relevant la plume d’Inès, il se met à chroniquer le martyre de sa famille déportée. En commençant par inventer cette rumeur supposée qui enfle dans le ghetto : les Allemands vont emmener les Juifs à Therensienstadt (Terezín, dans l’actuelle République tchèque) pour fonder une colonie. «Ils ont déjà autorisé les réservations et la vente de billets», précise-t-il. La fin du voyage est poignante : «A travers les claires-voies du wagon, on a aperçu un nom : Treblinka. Quel soulagement de penser que nous arrivons, que d’ici peu les portes vont s’ouvrir et que nous respirerons de l’air frais…»

Trente ans plus tard, à des dizaines de milliers de kilomètres des terres de la barbarie nazie, Rosencof et ses camarades de combat sont eux aussi livrés à des tortionnaires qui ont juré de les rendre fous, à défaut d’avoir pu les assassiner lors de leur arrestation. Pour survivre, le prisonnier politique entreprend un dialogue épistolaire virtuel avec son père. En fait, les Lettres qui ne sont jamais arrivées tirent un trait d’union entre deux mondes livrés à la violence, à l’intolérance et, pour l’un d’entre eux, à l’indicible.

Mais Rosencof, cloîtré dans sa cellule de deux mètres de long sur un mètre de large, expédie un message d’espoir et de résistance. De résistance quand il se souvient que, à chaque fois que son père allait aux toilettes muni d’un feuillet de papier, il disait : «Je vais déposer une lettre à Hitler !» D’espoir car «chacun d’entre nous fait partie intégrante de la mémoiredes autres, générale, collective» et que les êtres chers «demeurent toujours».

Violon. Ces Lettres, arrivées dans leur version française grâce à la belle traduction de Philippe Poncet, témoignent enfin de l’intégration réussie – jusque dans leurs chairs meurtries par les dictatures – de ces exilés d’Europe de l’Est venus tenter leur chance dans le Nouveau Monde. Au point que, lorsque dans son cachot Mauricio Rosencof cale un violon imaginaire sous son menton («Les Juifs jouent presque toujours du violon […]. Tu te vois embarquer un piano pour fuir un pogrom ?»), au lieu des mélodies traditionnelles d’Europe de l’Est qu’il a apprises dans son enfance, c’est un air de tango qui sort de l’instrument.

Gérard Thomas Libération


« Ces lettres ne te parviendront jamais Isaac. Ou si elles te parviennent, nous n’existerons plus, mais en fait, ce sera pour une façon de rester vivant » Mauricio Rosencof. C’est en prison, où il sera détenu 13 ans par la dictature militaire que l’Uruguayen Mauricio Rosencof, romancier, dramaturge et cofondateur des «Tupamaros » écrira ces lettres imaginaires de sa famille massacrée en Pologne. Son roman « Les Lettres qui ne sont jamais arrivées » vient de paraître aux éditions Folies d’Encre et Mauricio Rosencof est le deuxième invité de cette Cosmopolitaine.

Paula Jacques Cosmopolitaine

  • Date de parution : 24 septembre 2009
  • ISBN : 9782907337649
  • 14,00 €
  • 14x19 cm
  • 126 pages